Je discutais encore la semaine dernière avec dirigeants Néerlandais et Autrichiens de l’inaptitude des salariés français de leur groupe à s’adapter aux méthodes modernes et efficaces de conception des produits. Ces discussions entrent naturellement dans le cadre du projet pluriannuel de réduction des coûts de production par la réduction des effectifs. Clairement, nous ne parlons, entre cadres internationaux, que de comment faire pour virer des français, des allemands, des américains, des néerlandais, de leur entreprise.
Pour ces gens-là, leur boulot, leur moyen, donc, de subvenir à leurs besoins, de nourrir leur famille, d’élever leurs enfants, de leur payer le cinéma, des livres, des disques, des vacances en Aquitaine ou en Savoie, c’est un boulot français dans une boîte française. Ces gens-là sont roses, gris, rouges, café au lait, jaunes, marron clair ou foncé. Ils ont des cheveux lisses ou blonds, noirs ou frisés, crépus ou châtain. Ils bouffent du pot-au-feu, du couscous, de la pizza pas bonne, de la bavette frites, de la langue de boeuf à la cantine, en buvant du pinard et du Perrier. Ils parlent de l’éducation nationale où étudient leurs enfants, de l’hôpital public où tante Germaine se fait soigner son cancer du sein, de Saint-Denis où certains ont grandi mais où leur cousin est au chômage et leur neveu deale du shit, de Chatou où certains habitent et où le copain de leur fille deale de la coke. Ils parlent de Sarko et de Besson, que tout le monde déteste pareil. Très peu d’entre eux fréquentent une quelconque église, temple, mosquée ou synagogue. Beaucoup d’entre eux iront dehors fumer leur clope après le repas pour finir la conversation.
Ils sont français.
En même temps, de l’autre côté de l’Atlantique, d’autres gens se rendent au travail, quittent leur maison spacieuse dans une petite communauté résidentielle. Ils montent dans leur V6 automatique qui les attend sur le driveway, se laissent bercer par la suspension molle en repliant leur pied gauche sous le siège et posant leur thermos de café dégueulasse dans le porte-tasse à la droite de leur siège conducteur. Certains mettent un audiobook dans le lecteur DVD. Plus tard ils descendront à la cafétéria ou bien commanderont à la lunch lady leur sandwich pour déjeûner et continueront tout seul devant leur écran à pousser leur boulet jusqu’à 16h45, où ils iront voir les collèges qu’ils aiment bien pour leur dire au-revoir avant de rentrer chez eux auprès de leur femme et leurs enfants.
Dimanche ils iront to church pour entrer en communion avec le créateur et exercer, entretenir leur sens éthique et leur empathie. Avec leur famille et quelques voisins et amis, au barbecue de dimanche après midi, avec la télé qui passe un match de basket, ils parleront aussi de leur système de santé, dont la plupart savent confusément qu’il représente le côté obscur de leur société, car c’est par lui qu’ils sont obligés de savoir qu’elle repose sur l’exclusion des pauvres de leur horizon. Ils parleront, eux aussi, des français qui, eux, se font soigner gratuitement quand ils sont malades. Ils les envieront, pour la plupart. Mais le beau-frère, d’accord avec le voisin de droite, expliquera que le gouvernement est par nature totalitaire, que le socialisme guette à la porte, que les déficits sont trop importants, que les impôts sont une captation illégitime de la richesse des individus privés. Mais la plupart seront d’accord qu’Obama doit envoyer davantage de soldats en Afghanistan.
Ils sont américains.
Ils ne savent pas, ni d’un côté ni de l’autre de la mer, mais un petit quarteron de leurs cadres collaborent avec nous, les étrangers, qui leur demandons d’augmenter le rendement de la boîte d’un ou deux points de pourcentage supplémentaires l’année prochaine en se débarrassant d’une tranche de cette masse informe de français à la cantine et d’américains dans leur cube. Ce rendement supplémentaire, il est nécessaire pour satisfaire un groupe amorphe d’actionnaires internationaux et dont la satisfaction fera monter le cours de l’action, augmentant ainsi également la valeur des stocks options des ces cadres.
Ce groupe d’actionnaires n’a pas de visage. Il est apatride, sans identité, lui. Ce rendement supplémentaire sera capté par eux, mais ils en lâcheront une partie à ces cadres en salaires et en bonus si le rendement est au rendez-vous. Cette portion de richesse concédée aux cadres dirigeants internationaux a un prix, qui est clair pour nous tous : il nous incombe, pour la mériter, de nous identifier à leur caractère apatride, d’abandonner toute identification affective à ces gens assis à la cantine et à qui, jadis, nous ressemblions.
Mais ce groupe d’actionnaires parfois, on en aperçoit des visages. Comme au Fouquet’s ou sur le Yacht de Bolloré, ou dans les réunions du Bilderberg, où Strauss-Kahn côtoie la reine Béatrix, Ernest-Antoine Sellière, Rothschild et Henry Kissinger.
Mais ici, le débat du jour c’est l’identité nationale. Harangues sur les valeurs de la république. Pour la droite, il faut que les étrangers qui viennent ici se plient aux valeurs républicaines et adoptent l’identité nationale ! Pour la gauche, il faut que la république donne davantage envie d’elle, mais elle n’y arrive pas.
« Le système de santé ne fait pas partie de l’identité de la France ! » dit l’éditorialiste du Figaro. En parallèle, ke face à face qui nous est actuellement vendu pour 2012 est un Sarkozy (Bolloré/Lagardère) – Strauss-Kahn (FMI/Bilderberg).
Personne pour expliquer que ceux qui dirigent la république, qui l’incarnent dans le débat public et les gouvernements sont précisément ceux qui la fossoient, ceux qui, eux aussi, comme moi et mes pairs, ont été sommés d’abandonner toute allégeance affective nationale et sociale, quitter le monde de ceux à qui, jadis, ils ressemblaient, pour accéder à cette caste de riches et puissants apatrides où notre avenir, collectif qu’on le veuille ou non, se décide.
Allez, je vais me coucher, faut que j’emmène les enfants à leur école privée catholique demain matin.



Commentaires
1. mercredi 18 novembre 2009 à 00:36,
2. mercredi 18 novembre 2009 à 03:53, par vfwh
3. jeudi 26 août 2010 à 20:56, par Mireille
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