Débat chez Giesbert, le sinistre mondain qui reçoit des gens intéressants dont les propos ne l’intéressent pas. C’est un mystère, ce type.
Thème du débat, ’quand le travail déshumanise’, ou quelque chose comme ça. Des gens bien sont présents. Un cinéaste qui a fait un film avec Pascal Grégory et Podalydès, bon, l’extrait n’est pas concluant. Un autre type, que j’ai trouvé vraiment super, documentariste que j’ai déjà vu ici et là, qui vient de faire un documentaire qui semble passionnant sur la souffrance au travail à travers les contraintes de l’entreprise d’aujourd’hui.
Evidemment rien dont je n’ai déjà parlé ici, la soustraction de l’humain à son travail, la réduction des hommes à des agents qui font fonctionner des processus plutôt que comme des créateurs ou des producteurs. J’ai peut-être l’occasion bientôt de rejoindre une grande boîte internationale, qui me demande de venir piloter au niveau international leur démarche de rationalisation de l’activité de conception et production.
On me demande donc de venir être l’espèce de facilitateur d’une assez grande restructuration d’un acteur majeur d’un secteur assez important. Evidemment, on devrait me payer assez cher pour ça. Si ça ne me rapporte pas au moins 50% de salaire net en plus, de toutes façons, je n’y vais sans doute pas - même si je suis de plus en plus dégoûté par ma propre boîte et notamment mon PDG, mais bon...
Je suis là, devant ma télé, à regarder ce débat sur la déshumanisation par le travail, dans ce contexte à la mode aujourd’hui du discours sur le suicide au travail. Je suis d’accord avec les radicaux, conchie notre ministre du travail et ce simple d’esprit de Giesbert et pourtant, demain, je vais retourner au travail, moi aussi, pour transformer d’autres travailleurs en machines, créer du désespoir, instaurer du contrôle social.
Je me surprends à me dire que bon, avec ces histoires de suicide au travail, il commence à y avoir une prise de conscience sociale de ce problème, car ceux qui en parlent en parlent d’ailleurs bien, et touchent juste quant à la réalité des choses. Tout un chacun qui s’intéresse un peu à la question sait donc maintenant que la transformation d’agent travailleur actif et créateur en agent passif et réactif est de la maltraitance, crée de la souffrance et mène certains au suicide.
Il n’y a que le documentariste, cependant, qui met le doigt sur le petit plus de réalité. Darcos pontifie sur la transormation de la société industrielle en société du service qui a entraîné des changements importants des conditions et types de travail, ce qui crée du stress (un type qui a tiré des lignes pendant 15 ans et qui se retrouve à vendre des téléphones portables dans une boutique, par exemple) et est donc en partie responsable de cette souffrance qu’on voit aujourd’hui, dans la mesure où certains groupes n’ont pas su accompagner leurs employés dans ces changements. Le documentariste arrive à intervenir pour signaler qu’à son avis, ce n’est pas tant le passage de l’industrie au service, qui est en cause, que le passage de la logique industrielle à la logique financière.
C’est là qu’il a raison. La déshumanisation ne vient pas du service (ce serait en plus paradoxal) elle vient de la transformation du travail : de production en coût auquel on applique la même logique de gestion qu’une machine : combien d’unités en combien de temps, point barre. On mesure chacun comme une machine individuelle. Chacun a son quota personnel. Pas de production collective, nous avons aujourd’hui les moyens de faire parler votre productivité personnelle.
Chacun est donc face à son chiffre, seul. Souvent une part de ses revenus en dépendra. Mais surtout, la considération qui lui sera témoignée ne viendra que de ça, quand elle viendra. « Combien ? »
Bref.
Comme je disais, je commence à me dire que cette médiatisation a du bon. Il va être possible maintenant d’en parler, avec un peu de platine dans le slip, au board. De faire advenir le sujet et même de l’utiliser comme signe qu’on est un manager au top de sa problématique. Genre : « by the way, have you read about the issue of worker suicides ? We also will have to consider the alienating factors in our analysis. » On verra bien comment c’est reçu. Il est raisonnable de penser que l’idée que nos actions puissent conduire directement à des suicides serait perçue comme un négatif de manière consensuelle. Pas certain, mais raisonnable. De fil en aiguille, on pourra peut-être en faire quelque chose, créer du changement avec ça. Mais il faut que ça prenne dans le discours social, il faut que ça devienne un sujet qui n’est pas polémique, un non-controversial fact.
Je pourrais peut-être même en tirer parti, car je ne suis pas un RH sociologue, on me fait confiance dans les cercles du pouvoir en tant que cynique total ne se souciant en rien du bien-être des expandable assets (je viens de voir Terminator...). Ceux qui ne sont pas trop cons m’appellent parfois le roi du bullshit. Je dois bien pouvoir arriver à construire un discours cynique crédible autour de ça qui aurait des effets positifs. Je pense que ce n’est pas impossible.
Evidemment, tout ce que je dis là est contre-révolutionnaire, mais faut pas m’en vouloir. Je cède encore à un nouvelle opportunité de vénalité et je rationalise. Je suis comme tout le monde.
Je pense à cette ONG puante à la direction de laquelle participe un vieil ami de mon père, qui implique les boîtes dans des actions de proximité et d’aide sociale. Eux ils doivent bien avoir un discours déjà construit de ce genre dont je peux m’inspirer et que je peux adapter. J’en ai déjà parlé ici, je crois, comme avenue possible de recyclage professionnel lorsque je ne supporterais plus ça. Mais là je me demande s’il ne serait pas plus supportable, au fond, d’être client de cette ONG plutôt que partie prenante.
Mes discussions avec cet autre haut cadre de chez Nestlé ont porté des fruits : il me disait qu’on n’avait pas le choix que de participer mais qu’il fallait le faire en sauvant les meubles qu’on pouvait sauver. Il a tort évidemment, il faut refuser de participer, mais quitte à céder à sa vénalité, alors, pourquoi pas prendre cette posture-là ?
Le cadre de l’ONG en question me racontait qu’il se souviendrait toute sa vie de cette scène où un cadre sup d’un grand groupe avait pris de son temps pour coacher un élève de quartier défavorisé dans son travail scolaire ; que malgré tout le reste de l’horreur, ce moment en valait la peine.
Alors, oui, pourquoi pas ? Après tout, c’est ça ou bien être un enculé total.
De toutes façons je finirai pendu avec les tripes du dernier curé.




Commentaires
1. mercredi 4 août 2010 à 09:19,
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