Bon, finalement le shekel est à grosso modo 20 centimes d’Euro. J’avais donc payé 20 Euros avec un pourliche de 4 euros. Ça va.
Que de souvenirs de ce voyage. La ville de Jérusalem elle-même et les multiples discussions avec divers israéliens, dont pas un seul n’est né ici à part le chauffeur de taxi du premier jour, qui va me ramener à l’aéroport tout à l’heure.
Donc, si j’ai bien compris, les israéliens se divisent essentiellement en 3 catégories principales et quelques sous-catégories :
Les religieux sérieux
— Orthodoxes
évidemment plein de sous-catégories que je n’ai pas eu le loisir d’explorer ;
— Conservateurs
- divers degrés, évidemment, notamment sur les détails de l’observance lors des jours sacrés : utilisation de l’électricité, de divers moyens mécaniques ou pas, etc.
- l’essentiel des divisions dans cette catégorie est sans doute plus sur la politique que sur la religion ;
Les religieux pas sérieux :
— ce sont les juifs de la réforme.
— issus des lumières, ils ont adopté, notamment à la suite de la naturalisation des juifs par Bonaparte, une politique assimilationiste. C’est à dire qu’ils ont adapté les rites et traditions de la religion juive à la vie dans une société laïque essentiellement et accessoirement de culture issue du christianisme. Il y a même eu un moment où ils envisageaient de faire passer le shabat de samedi à dimanche, mais ça n’a pas vraiment pris.
Les non-religieux :
— Ils sont comme vous et moi et peuvent aller à la plage en bagnole le vendredi soir écouter de la musique et se bourrer la gueule.
— On les trouve surtout à Tel-Aviv, si j’ai bien compris.
Etant à Jérusalem, je n’ai donc eu l’occasion que de discuter avec des conservateurs et des orthodoxes. On voit ici partout des juifs orthodoxes, avec diverses versions de leurs petites rouflaquettes qui pendouillent et dont j’ai oublié le nom, car la bible, quelque part, suggère que c’est pas bien de se raser la barbe ou se couper les cheveux à cet endroit-là. Mais bon, au vu d’une partie de ces orthodoxes hirsutes, il doit bien être dit aussi quelque part que se couper les poils d’une manière générale ça doit pas être bien tout court.
Sur la base d’une seule discussion avec un seul orthodoxe, au demeurant fort amène et fumeur de surcroît, il me semble avoir affiné quelque peu les préjugés que nous en avons, même si je ne suis pas en mesure d’articuler les différents éléments de notre discussion en un ensemble complètement cohérent.
Premier point, il semble que les orthodoxes soient globalement contre le fait de tuer, y compris des arabes (enfin, musulmans, car ici personne ne parle de juifs et d’arabes mais uniquement de juifs et de musulmans — et de chrétiens, mais moins). C’est déjà pas mal. Ce sont sont d’ailleurs les seuls à être dispensés d’armée.
Deuxième point, et c’est celui que je trouve le plus troublant, les orthodoxes ne sont pas sionistes. Au contraire, ils semblent même plutôt anti-sionistes. Si j’ai bien compris, ils regrettent le temps où les arabes et les juifs vivaient en bonne harmonie en Palestine, sans trop se poser la question de la nation, et rendent les sionistes responsables, par leurs agissements politiques clivants, d’avoir cassé cette harmonie.
Au fond, et là j’interprète mais je ne pense pas trahir la pensée, cela vient sans doute du fait que la loi n’est que divine et qu’ils estiment que les nations organisées qui décrètent des lois laïques ne sont pas légitimes à légiférer. Ils vont donc s’opposer aux lois qui les empêchent, pour des raisons laïques, d’exercer leur liberté religieuse. Or cette dernière, malheureusement, comprend toutes sortes de considérations géographiques qui posent des problèmes dans un contexte d’organisation du monde de type national et, globalement, laïque. Les sionistes eux envisagent leur combat comme un combat nationaliste, même s’il comprend évidemment un dimension religieuse centrale.
Dans la mesure où les palestiniens sont aujourd’hui dans une revendication nationale et que celle-ci comprend des éléments à la fois géographiques et religieux, ce sont donc aussi des ennemis. Tous les événements de ces 60 dernières années ont de plus conduit à une radicalisation et une désespération du conflit qui a mené à une conversion sociologique du peuple palestinien en un groupe ayant une composante fort influente de gens complètement cinglés qui vont se faire péter le bide dans des bus remplis de juifs, les orthodoxes perçoivent maintenant ces derniers, sans trop de...
Bon, ben voilà-t-y pas que je viens d’être interrompu par un couple de Tel-Aviviens qui sont ici pour le festival de cinéma de Jérusalem. Nous venons de discuter pendant 20 minutes. Je confirme que les non-religieux sont donc de Tel-Aviv. Des gens charmants, genre beautiful people, bien friqués (ils m’ont abordé sur le thème de mon Vaio TX3 sur lequel j’écris ceci), des sourires francs et généreux. Elle est comédienne, journaliste, fait des courts-métrages, lui est avocat d’affaires. On a parlé de mon aversion grandissante pour ce job de merde, ce qu’il a bien compris, de mon scénario, de Tel-Aviv. Puis ils sont partis voir le film de Wenders qui passe ici à la cinémathèque (où j’ai déjeûné), non sans m’inviter à les accompagner, mais je dois partir dans un quart d’heure. J’aimerais bien les revoir, ils ont l’air chouettes. Depuis le début de la semaine, l’envie de tout plaquer ici et maintenant et de rester pour le festival m’obsède. Cet épisode ne fait que rendre ça insoutenable. Je suis d’ailleurs en train de me mettre en retard pour mon avion...
Bref, comme je disais, les orthodoxes perçoivent maintenant les musulmans comme les barbares modernes.
Mais ceci est un peu la constante ici, tous les juifs à qui j’ai parlé, quelles que soient leurs valeurs modernes, généreuses ou humaines, ne voient les musulmans que comme des barbares, à divers degrés. Au mieux comme des gens complètement déraisonnables. Je n’ai pas eu le temps de parler à mes Tel-Aviviens de ces questions.
Il faut essayer de comprendre ce sentiment. Du point de vue du quotidien, qui au fond détermine la perception qu’on a des choses, on constate facilement que les quartiers juifs de cette ville sont propres, assez calmes. Même la soirée où nous sommes allés au centre ville vers 11h du soir, les cafés étaient pleins de gens se comportant civilement, respectueux et joyeux. On y croise néanmoins, en civil et bibine à la main, des mecs avec des fusils automatiques sur le dos. C’est apparemment le droit ou devoir des soldats en permission de se ballader avec leur fusil d’assault en buvant de la bière.
Lorsqu’on se promène dans les quartiers arabes, on est frappé par le désordre, la saleté et le bruit. Les gens sont généralement gentils, on ne sent aucune animosité, mais bon, c’est crade et bruyant. Tout ça renforce, au quotidien, même au vu des arabes intégrés, ce sentiment que ces gens ne sont pas comme eux, qu’ils sont rétifs à la civilité sociale. De là à les voir comme rétifs à la civilisation tout court, il n’y a qu’un pas sans doute facile à franchir chez des gens, ne l’oublions pas, les juifs religieux, complètement irrationnels, malgré leurs dehors civilisés, et obsédés par ce qu’ils considèrent être leur dû : la terre promise.
Me voici maintenant à l’aéroport. Le même taxi juif (je précise car ici les taxis sont normalement arabes, en tous cas à Jérusalem) me ramène que celui qui était venu me chercher à l’arrivée. L’occasion d’un nouvel angle intéressant : on est samedi, tout est fermé, et donc je lui demande comment ça se fait qu’il peut conduire un samedi. Ben je suis pas religieux, qu’il me dit. Donc deux choses : d’une part le pays ne peut continuer à fonctionner que grâce aux non-religieux le week-end et d’autre part le type qui m’a tenu les propos les plus relativement ouvertement racistes, ou en tous cas généralisant et négatifs sur les arabes, est le seul gars pas religieux avec qui j’ai discuté. Donc pour lui, les arabes sont juste des barbares et d’ailleurs sans doute la religiosité des arabes fait partie des raisons pour lesquelles il ne les aime pas. Il m’en parle plus ou moins d’ailleurs (obsédé qu’il est) en me disant que le vendredi de 13h à 14h, c’est la prière la plus sacrée des arabes, ils sont tous à la mosquée. Ils peuvent même interrompre une transaction s’il est l’heure d’y aller, c’est dire. Et, me dit il, ils y vont tous ! Même ceux qui ne sont pas religieux y vont parce qu’ils ne veulent pas montrer aux religieux qu’ils ne le sont pas.
Lorsque je lui parle du patron de notre bureau local, en lui demandant s’il voit qui c’est, il me dit que ouais, c’est le type religieux, là. The religious guy. Quand je lui dis qu’il nous a invités chez lui le vendredi soir, il est soudain très intéressé. Faut dire que c’est le même chauffeur qui nous a tous ramenés de l’aéroport, et qu’il a donc vu que nous étions une bande bien mixte : des indiens, des philippins, des français, des américains, hindous, catholiques, juifs, tout ça. Mais combien vous étiez chez le religious guy, alors ? Ben 6 ou 7, je lui dis. Ça semble le plonger dans des abîmes de réflexion, ça jure avec son idée des religieux, je suppose, mais je décide de ne pas approfondir le sujet.
Les arabes, je n’en ai vus que parce qu’un des philippins, un des indiens et moi avons décidé de rester dans le quartier arabe, hors les murs de la vieille ville, après la visite de la vieille ville. Alors que les autres s’entassent rapidement dans les taxis, nous leur faisons part de notre intention de rester et se ballader dans le coin.
« Are you sure ? » nous dit le guide, par ailleurs paraît-il pas très observant, d’un air embêté.
— Yeah.
— We’ll take a taxi or something.
— You know it’s Friday evening, there isn’t going to be anything going on.
— Whatever, we’ll just walk around.
— Good luck...
Cette petite heure et demie passée dans le quartier arabe avec un philippin et un indien fut sans doute le moment le plus agréable de mon séjour. Ils sont à l’aise dans ce décor, dans cette agitation, dans ce bordel avec ces gens à la peau basanée. Pour eux, ce sont des gens comme les autres. Moi je me sens quand même blanc, j’y peux rien, là dedans.
À un moment donné, alors que nous descendons un chemin vers une espèce de tunnel un peu sombre, se demandant ce qu’il peut bien y avoir par là, un gamin, pas plus de 8 ans, se pointe devant nous et nous intime l’ordre, par gestes, de faire demi-tour. Pas très bien compris pourquoi, mais tout ça gentiment, d’autres types étaient assis là à tailler le bout de gras, sans se manifester. Enfin le tunnel n’avait pas l’air très accueillant, si ça se trouve c’était les égoûts.
On s’arrête dans un café pour boire un coca (pas d’alcool disponible de toutes façons) à la petite terrasse sans prétention à côté du marché semble-t-il assez improvisé, je dis salaam-aleykoum, choukran, je me sens le type ouvert et humaniste à peu de frais.
Bref, on discute pendant une heure de choses et d’autres, des traditions de mariage arrangé chez les indiens, avec force détails sur les dynamiques familiales associées : comment le choix de la femme ou du mari s’opère-t-il, le système de proposition, de vérification de la respectabilité de la famille, comme les frères participent au choix pour leurs sœurs et les sœurs pour leurs frères, tout ça. L’indien qui est avec nous est dans un mariage arrangé, pour lui c’est le meilleur système, mais il en parle avec humour et verve, c’est sympa comme tout. Les philippins, eux, n’ont pas du tout ce genre de traditions, chacun se choisit tout seul.
Le patron et les garçons arabes du café sont sympas, mais sans ostentation ou empressement, juste normal. Eux ils ne sont pas à la mosquée, n’y sont manifestement pas allés, fument et vivent leur vie tranquille, comme ceux qui animent le marché à côté. Pas de bigoterie apparente, plein de femmes habillées normalement, pas d’imams qui quadrillent les rues ni de femmes en burqa contrairement à chez moi dans le XIXème (évidemment, ces gens-là sont sans doute tous engagés dans diverses activités religieuses à cette heure-là). En revanche, comme il est vers 7h du soir, c’est l’heure du shabat et les rues devant nous sont remplies de juifs sur leur genre de 31 religieux, avec leur tsizik ou je ne sais quoi, les trucs qui pendouillent hors du pantalon, leurs manteaux noirs, leur chapeaux noirs ou fourrés, leurs rouflaquettes, leurs barbes, qui se rendent au mur des lamentations dans la vieille ville dont les murs, à cent mètres de nous, dominent toute la ville de Jérusalem et dont nous venions lorsque nous sommes arrivés dans le quartier arabe. C’était déjà plein de gens comme ça au mur lorsque nous l’avions quitté, tous avec leur version de l’habit religieux, ça doit être vraiment noir (littéralement) de monde à ce moment-là.
Apparemment, s’ils s’habillent toujours comme ça, c’est qu’ils sont susceptibles de mourir à tout instant et que c’est l’habit avec lequel ils veulent se présenter à Dieu. Ils ont une conception de Dieu comme d’une entité assez à cheval sur l’étiquette, manifestement.
Bref, départ, aéroport. A l’arrivée à l’aéroport, poste de sécurité (pas militaire, pas de flingues apparents) où le taxi doit s’arrêter. La nana de la sécurité ouvre la portière de mon côté, me demande mon passeport, me demande pourquoi je suis allé à Jérusalem, je lui dis business meetings, quelle boîte, tout ça.
— Le patron, c’est un juif ?
— Hein ?
— Est-ce que le patron de votre bureau ici est juif ?
— Heu... oui.
— Vous êtes sûr ?
— Oui ça je suis sûr, j’ai été chez lui pour shabat hier soir.
— Avez-vous eu des contacts avec des arabes ?
— Comment ?
— Avec des arabes, vous savez que c’est une situation particulière en ce moment en Israel ?
— Ben je me suis promené dans le quartier arabe...
— Vous leur avez parlé ?
— Ben j’ai commandé à boire.
Le chauffeur de taxi, fumasse et sentant mon énervement atterré, l’engueule en Hébreux. Elle répond, ils s’engueulent pendant 30 secondes.
— OK. Elle me rend mon passeport et ferme la porte.
Je suppose que c’est ça la fine barrière qui sépare Israel d’un état policier complet : le chauffeur de taxi (juif, évidemment) peut engueuler la fonctionnaire de sécurité sans se faire emmerder. Je ne suis pas sûr qu’en France on puisse engueuler les flics avec une telle impunité, même en tant que francaoui. En Israël, seuls les arabes ne peuvent pas faire ça, je suppose.
De la maison du patron de notre bureau local, où nous avons passé le shabat hier soir, on voit toute la ville, de haut. De sa terrasse, on voit le « mur » de séparation (qu’ils appellent ici la barrière, the fence, qui évoque plus une barrière de séparation entre deux jardins mitoyens...) et on voit Aman, en Jordanie, à l’horizon. Entre les deux, la Cisjordanie occupée. Lumières à Jérusalem, lumières à Aman, noir complet, pas une ampoule allumée, entre les deux. C’est effrayant.
Je suis frappé comme c’est petit cette région.




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