Aujourd’hui est un jour dont je me souviendrai. Je viens d’arriver à Jérusalem.

Je suis assis à une terrasse de restau (un peu bizarre, ils ont couvert la terrasse et rendue non-fumeur, en en gardant un petit coin ouvert pour les fumeurs – je m’aperçois que la question de la cigarette devient une angoisse perpétuelle dans mes voyages, tous les pays adoptent le modèle puritain américain les uns après les autres et il est de plus en plus difficile de trouver des spots ou fumer tranquille : soit tu dois aller te faire saucer dehors, ou même s’il fait beau on te relègue dans un coin comme un lépreux. La prochaine fois qu’un non-fumeur me parle de convivialité, je sors mon révolver.) avec vue sur les murs de la vieille ville. C’est beau et c’est assez émouvant.

Ce qui l’est moins, c’est l’arrivée à Tel Aviv, où le gars qui m’attend avec le petit panneau à mon nom et à qui je demande quelques tuyaux sur les bons spots où aller boire un verre le soir dans la vieille ville me dit que faut pas aller dans la vieille ville le soir. Pourquoi ? Parce que c’est plein de musulmans et qu’ils vont t’emmerder.

Ça commence bien. Moi qui arrive l’esprit ouvert, prêt à remettre en cause les préjugés profonds qui m’habitent sur l’état hébreux et sa population de bigots racistes, me voilà bien mis en condition. Ensuite finalement il me donne le nom d’un endroit où je peux aller bouffer le soir dans la vieille ville. Là c’est bien parce que c’est Jewish-owned. Ensuite, en arrivant à Jérusalem, on voir une famille d’arabes qui se ballade, tranquille, dans la rue. Il me les pointe et me dit que tiens, voilà des arabes, comme si j’étais au Kénya et qu’il me montrait une famille d’éléphants. Ils font tous plein de gosses, me dit il. De fait, la famille en question a quatre gosses. Pas de quoi remplir un bus de kamikazes, il me semble, mais pour lui tout ça c’est du pareil au même.

On parle de la Shoah, de Yad Vashem, tout ça, et il embraye en m’expliquant que Ahmadinedjad c’est pire quHitler. Si, pire. Pas pareil, pas juste dangereux, c’est pire. Jusqu’ici, c’est assez édifiant comme on semble parler des arabes ici effectivement comme j’imagine qu’on parlait des juifs en Europe centrale dans les années 20-30. Pareil : essentialisation ethnique, définition ontologique de l’arabe.

Je dois dire que dès la sortie de l’avion j’ai commencé à comprendre où j’étais. L’essentialisation va bon train ici : une pub pour une banque locale, sur le mode des pubs HSBC qu’on voit partout dans le monde, avec plusieurs posters qui déclinent un concept culturel. Ici, c’est une suite de posters illustrant « le premier » de quelques pays. « Le premier Brésilien » est un black qui joue avec un ballon de foot, « le premier français », c’est Napoléon, « la première italienne », c’est la Joconde, déjà, bon, ça manque un peu de perspective historique, mais ça devient plus clair quant au projet intellectuel ensuite : « le premier australien », c’est un kangourou et, clou du spectacle, « le premier Israélien », c’est un cactus.

C’est le nouveau mythe du juif kiboutzim (sp ?) qui a fait du désert arabe un jardin paradisiaque. Un désert où personne n’habitait, pas un arabe, rien, comme en Australie, pas un aborigène, rien.

Je ne suis pas là depuis deux heures que le projet politique et culturel israélien m’est déjà bien antipathique.

Mais attendons la suite, sans doute que tout ça va se calmer et que le côté clair du peuple israélien se révélera à moi dans les jours qui viennent. Vraiment, je n’attends rien d’autre que de comprendre ce qui se passe dans les têtes ici de façon un peu plus fine que ce qu’on peut imaginer de chez nous. Pour l’instant, c’est pire que je n’imaginais.

Le fait que le chauffeur m’indique la famille d’arabes me fait mettre le doigt sur le fait que je n’ai effectivement pas vu un seul arabe à part ceux-là. Le discours du chauffeur me souligne d’ailleurs de quoi il s’agit. Lorsqu’ils signeront le traité, me dit-il (comme quoi même lui a pris pour acquis qu’un traité sera signé), ils rendront des tas de terres, une quantité énorme, aux arabes. Mais pas la vieille ville. Oui, mais Jérusalem-Est, dis-je. Oui, de l’autre côté, là, oui. Lorsque je lui demande combien d’habitants il y a ici, il me répond un peu moins d’1,5M, puis rajoute que là dedans il y a environ 700 000 arabes. Ah, moitié-moitié, alors, grosso modo. Non, deux-tiers de juifs un tiers d’arabes, d’après lui.

J’évite de rentrer dans la discussion avec lui, mais constate in petto qu’un juif vaut donc deux arabes, quoi.

Quoi qu’il en soit, pourquoi ce gars-là acceptera-t-il donc de rendre toute cette terre aux arabes ? Ben parce que qu’est-ce qu’on a à foutre d’avoir des arabes ici ? Pourquoi aurait-on quelques millions d’arabes dans notre état ? Qu’ils aillent en Jordanie ou ailleurs, rien à foutre.

C’est manifestement la variante politiquement correcte, acceptable, de l’épuration ethnique qui s’ébauche ici.

Un autre truc étonnant ici, c’est comme les repères sont les mêmes qu’aux États-Unis. Les panneaux de signalisation d’autoroute sont les mêmes, j’avais l’impression de sortir de l’aéroport de Los Angeles. L’urbanisation routière est identique. Il y a deux modèles de signalisation routière dans le monde, il me semble, le modèle américain et le modèle Européen, l’Angleterre étant la seule qui est un peu entre les deux.

Bon, sinon j’ai pas trop mal bouffé, notamment des cannelloni au potiron, qui était une bonne idée, mais avec une exécution moyenne. Le dessert, un mi-cuit au chocolat avec un peu de glace vanille, était pas mal. Je n’ai aucune idée du cours du sheckel. Je ne suis même pas sûr que ce soient des shekels ici. Je ne comprends rien à l’alphabet. Je viens de donner 20 shekel de tip pour un repas de 106 shekel...