Fête chez Jojo vendredi soir. On a fait garder les gosses et on est allés guincher. Ça se produit de moins en moins souvent, mais bon, quand même, ça n’a pas complètement disparu de notre vie, ce genre de soirées. La première partie de soirée fut assez inattendue, au regard de la densité de population dans son minuscule appart. On s’est retrouvés à discuter de gosses avec trois nanas. Dit comme ça, ça fait un peu naze, mais c’est une des conversations les plus intéressantes que j’aie eu depuis longtemps. L’une de ces nanas a un fils qui a des problèmes à l’école : il a sept ans et il est la victime désignée de son école. Il se fait taper, voler son goûter, humilier de diverses façons et il lui arrive de se pisser dessus en classe. J’avais l’impression qu’on parlait de moi. La vie de son fils était ma vie à son âge.

Sa mère était très intéressée évidemment et espérait que je pourrais lui donner des conseils, vu que je m’en suis sorti depuis. Or j’avais beau essayer, mis dans cette situation où je pourrais peut-être aider un enfant à éviter la vie d’enfer que j’ai connue moi-même, je me suis trouvé dans l’incapacité à imaginer une porte de sortie à cette situation. Impossible de trouver une façon de théoriser le truc, d’en identifier les ressorts au-delà du constat (la position assumée de victime ontologique, la recherche de la punition à travers le vain espoir de séduire les bourreaux) banal. Je me suis rendu compte lors de cette discussion que ce gamin n’avait aucune chance.

Je doute qu’un psy puisse l’aider, car il me semble que cette situation est incompréhensible à quiconque ne l’a pas vécue, mais semble inéluctable à qui l’a vécue. Au fond, la seule façon de sauver un enfant comme ça, comme je l’étais, de la victimisation, c’est de faire intervenir la loi contre les bourreaux, les punir et leur faire asusmer des conséquences négatives à leurs actes. C’est paradoxal, car d’un côté on sait bien que c’est la victime qui crée sa condition de victime, qui l’assume et l’entretient, mais une fois l’engrenage enclenché, il n’y a pas de sortie autre que pathologique. Les bourreaux, eux, c’est le contraire. Ils profitent de cette situation de bourreaux, ils ne souffrent pas (j’aimerais entendre une confession d’un adulte intelligent et sain qui fut un bourreau dans son enfance, comprendre ses motivations et sa vie, ses souffrances, pour voir, mais j’ai l’intuition que la plupart des adultes qui furent bourreaux dans leur enfance ne le savent même pas – la victime est tellement naturelle que je doute que les bourreaux aient même conscience de l’injustice qu’ils instruisent). Face à ça, il y a l’indifférence des adultes : « débrouillez-vous » est la réponse standard de l’adulte face à la victime qui vient se plaindre.

Face à la violence arbitraire, combien de fois ai-je tendu la main vers les adultes référents en recherche de justice, de rétribution, pour m’entendre dire ça. Je revois encore l’exaspération des adultes face à mon incapacité à me défendre, à ma façon d’être désemparé face aux bourreaux et de susciter leurs actes à mon insu. Pour eux, vraiment, tout ça était de ma faute. Les bourreaux, eux, au fond, ne faisaient que céder à une tentation naturelle de me victimiser, au pire on pouvait leur demander un peu de retenue, mais ce n’étaient jamais eux les coupables, c’était moi et la tentation de violence que je suscitais en eux.

C’est aberrant mais c’est comme ça, et il m’arrive moi-même en tant qu’adulte, de détester ces enfants victimes, de sentir qu’au fond c’est bien de leur faute si tout ça leur arrive. Or, avec le recul, je ne vois absolument pas comment j’aurais pu trouver la moindre ressource pour changer cela en moi. Une victime a besoin d’une justice extérieure pour lui signifier que sa condition de victime est injuste, que les bourreaux méritent la punition. La neutralité adulte face aux enfants victimes d’autres enfants ne fait que renforcer leur sentiment que ce qui leur arrive est inéluctable, normal. Pareil pour les bourreaux. Sans parler des adultes bourreaux, comme ce connard de prof de gym dont j’ai parlé déjà ici, qui donnent l’exemple et dirigent la meute. Au fond, je me demande si ce ne sont pas certains adultes eux-mêmes, des profs dans le cadre scolaire, qui désignent la victime.