Josiane, mon assistante (maintenant business analyst) a voulu me quitter il y a quelques semaines. Elle avait pris sa décision de partir au mois de novembre dernier, lorsque nous avons eu un petit creux dans l’activité. C’était une période où j’en avais aussi marre et où j’en ai profité grave pour buller, tirer au flanc, même aller au cinoche, pendant les heures de bureau. Elle aussi, je sais bien, a tiré au flanc et glandé pendant ce temps-là. Nous récupérions de beaucoup de travail, mais surtout nous avions trop de temps pour gamberger sur ce boulot de merde.

Elle surtout, c’était nouveau pour elle. Bosser pour réduire les coûts, je vous assure, ça mine. On fait ça dans le cadre de ce qu’on appelle des projets, mais ce sont tout sauf des projets. On entend souvent maintenant dans la vie quotidienne (y a-t-il une vie hebdomadaire ou mensuelle ?) les gens parler de projets. C’est un lieu commun, il faut avoir, faire, des projets dans sa vie. C’est encore une contamination de la langue par le travail. Cette contamination m’inquiète. C’est par la langue, j’en ai déjà parlé, que l’on rêve le monde. Or le rêve de la langue professionnelle, c’est l’efficacité, l’absence de pertes, l’accumulation de profits, le bannissement de la pensée créatrice.

Que tout un chacun se mette à utiliser cette langue morte dans la vie extra-professionnelle (on en vient justement à définir la vie, la vraie, en fonction de ce qu’elle n’est pas professionnelle, c’est une vie en creux – la vie devient ce qui reste après le travail) c’est inquiétant. Car c’est une langue qui interdit de penser certaines choses. Interdit de penser le gaspillage, la perte de temps, l’oisiveté, la pensée, le plaisir. Il n’y a que des objectifs, des résultats discrets.

Cette langue professionnelle est aussi réductionniste que la langue scientifique contemporaine, où tout se conçoit dans l’isolement du reste. C’est le benchmarking, où l’on ne mesure que ce que l’on peut mesurer et où on analyse les choses en faisant volontairement abstraction du monde. Par exemple, je vais mesurer, dans l’un de mes projets du moment, un certain nombre de données dans l’objectif de réduire les coûts. On étudie la réduction de coûts, bien sûr, dans l’objectif d’améliorer la performance d’une entreprise. Mais la performance d’une entreprise, qu’est-ce que c’est ? Ca pourrait être le fait de pouvoir toujours être là et performant dans 10 ans, pour continuer à employer des gens en gagnant de l’argent. Mais non, la performance de l’entreprise aujourd’hui, c’est d’augmenter les profits pour le trimestre suivant (quant on pense à l’année suivante, on a l’impression d’être un visionnaire).

Mais même là, l’augmentation des profits, ça peut aussi être d’augmenter les ventes à coûts constants. Et ça, qui sait comment ça fonctionne ? Personne. Je vous le dis, aujourd’hui on ne sait pas comment augmenter les ventes. On sait faire des trucs qui vont peut-être permettre d’augmenter les ventes, mais il faut prendre plusieurs initiatives, dont certaines vont échouer et d’autres réussir, et au fond, on ne sait pas trop ce qui a marché. C’est intuitif, c’est un jeu intellectuel, c’est de l’expérimentation empirique dont les résultats ne sont pas universalisables. La seule chose que l’on sait vraiment faire, c’est réduire les coûts, ça on sait compter.

Le plus dangereux, dans tout ça, ce n’est pas tant de vouloir faire des profits, c’est de croire que l’on sait comment ça marche. Croire que l’on est capables, aujourd’hui, de prendre des actions discrètes, à court terme, sur des périmètres restreints, et croire que ça va améliorer la situation générale. On fait comme si on comprenait le monde. La plupart des boîtes en business aujourd’hui sont arrivées là par hasard, parce que tels ou tels employés ou cadres ont eu de bonnes idées passées inaperçues à l’époque, qui ont fait le succès de leur boîte. Je suis à peu près persuadé qu’on pourrait faire une histoire de la plupart des boîtes qui marchent bien aujourd’hui et montrer que c’est le pur résultat du hasard, d’une forme de sélection naturelle économique (la main invisible, justement). Toutes ces actions entreprises par ces cadres supérieurs dans ces boîtes aujourd’hui auront des impacts à terme que personne ne peut prédire aujourd’hui. Ces coûts que je supprime aujourd’hui, ce sont les coûts qui auraient peut-être permis à la boîte de survivre dans 5 ans. En génétique, ça a un nom, je ne sais plus lequel, mais ça concerne ces gènes inexprimés, en trop (80% je crois... qu’on appelle aujourd’hui inutiles, alors que ce sont sans doute eux qui vont assurer la survie lors de la prochaine catastrophe), qui servent de réserve de fonctionnalité génétique pour s’adapter à la prochaine situation inédite de survie de l’espèce. Croire que l’on peut aujourd’hui décider, en tant qu’être humain conscient, de ce qui est important ou superflu pour demain, c’est du délire, tout simplement.

C’est la maladie de la pensée contemporaine, cette idée réductionniste, que l’on peut contrôler le tout en en contrôlant chaque partie. Cette maladie de la pensée nous vient des scientifiques « durs », horde inculte et insensée, sorciers modernes persuadés de nous expliquer le monde et de le contrôler pour notre bien. Que ce soient les vaccins, les gènes déterminant tel ou tel comportement ou penchant, les psychotropes pour contrôler certains aspects de notre comportement, les OGM ou les pesticides pour la productivité du vivant. A chaque fois on ne mesure que les effets que l’ont veut obtenir et on ignore ceux que l’on ne contrôle pas, alors que ce sont ces derniers qu’il faudrait étudier. Ce qui est important, c’est ce que l’on ne comprend pas, or la mégalomanie scientiste contemporaine veut croire que l’on contrôle tout.

C’est pareil en économie, les tenants et théoriciens de la théorie du marché, qui part d’une bonne intuition des équilibres d’échanges, d’offre et de demande « naturels », veulent réduire le monde à quelque chose qu’ils savent modéliser, parce que le monde tel qu’il est réellement leur échappe. La déréglementation, la concurrence libre et non faussée n’est rien d’autre que ça : faire disparaître toutes les frictions, les interactions du monde qui rendent les modèles trop compliqués (la civilisation et ses structures de stabilisation, de contrôle, de redistribution, de culture, de gestion des conflits, de sécurité, de plaisir...). Il faut donc simplifier le monde pour le mettre au niveau de ce que l’on croit pouvoir comprendre.

On voit plein de théories économiques depuis un certain temps qui cherchent à modéliser les motivations des individus, toujours sur un modèle de recherche de satisfaction. C’est sans doute défendable comme principe, mais il faudrait alors fonder tout ça sur une véritable connaissance de ce qui fait la motivation chez l’Homme, mais ça rendrait les modèles trop compliqués. Or, ceux qui pondent ces théories ne connaissent rien à l’Homme, ce sont des économistes. De quelle place se permettent-ils de décider que la satisfaction de tel ou tel besoin trivial est une motivation universalisable du comportement humain ? Ce n’est ni plus ni moins que l’alchimie moderne.

Peu importent tous les dégâts que tout ça peut causer. Comme cette simplification a pour effet (secondaire, sans doute) de transférer les richesses de ceux qui n’ont pas le pouvoir vers ceux qui l’ont, le reste, on s’en fout.

Le reste, c’est tout ce qui est important pour vous, pour moi et pour nos amis.