J’ai en face de moi un bâtiment immense, somptueux, dont j’ignore tout, un palace de je ne sais quelle période qui domine le Danube. Je suis au Marriott Budapest, ma chambre donne sur le Danube et ce truc-là et s’il ne tombait pas deux litres d’eau par cm² par seconde, j’écrirais ceci du balcon de ma chambre.
J’ai une clope entre les doigts, une Margarita à côté de la bécane, que j’ai été prendre avec le bon qu’on m’a donné à la réception lors de mon enregistrement. J’en ai renversé un peu en montant à la chambre car ces verres à cocktails ne savent pas bien retenir leur contenu, mais je ne voulais pas boire ma margarita (plutôt bonne, il faut le dire, pas ces espèces de sucettes au sirop de citron vert qu’on te sert aux U.S.) avec la bande de zozos, fournisseurs et clients mutuels et respectifs, coudes sur le bar et dialogues mille fois entendus aux lèvres. Ces gens sont si manifestement tristes et sans vie, je vois sur leur visage la souffrance refoulée par leur discours, je ne peux pas imaginer qu’ils aient un quelconque plaisir à énoncer ces banalités que j’entends sortir des bouches dans tous les hôtels, tous les aéroports du monde. Il y a sans doute une satisfaction à être avec des gens qui, étant là pour le travail, sont un peu obligés de t’écouter parler, aussi la satisfaction d’avoir le mandat de ta boîte pour la représenter, et te dire que là tu es cool et tu bois de l’alcool mais que demain tu seras le businessman intraitable. J’ai un vague souvenir de cette sensation. J’aimais bien il y a longtemps, le temps passé avec les clients ou les fournisseurs hors des heures de travail nominales. Aujourd’hui, je fuis ces rencontres dès que je peux, à quelques exceptions près, mais alors ce n’est pas le travail qui me motive, ce sont les individus.
Demain, je suis donc au bureau de Budapest de J&M, engagé que je suis dans une futile tentative de tirer du sens d’une pile de chiffres dans Excel représentant une mise en relation des données financières et de production par produit. Je joue à faire des graphiques croisés dynamiques, un nouveau gadget d’Excel, semble-t-il, qui fonctionne pas mal et qui a l’avantage de faire le travail à ma place. Hop, quelques colonnes en données, quelques colonnes en séries, quelques unes en discriminant, CTRL+C/CTRL+V dans Powerpoint et roule ma poule, voilà du sens. Si, si, certains voient du sens dans ces fariboles, alors qu’il n’y a que de la mort de l’esprit. C’est fascinant de voir à quel point on peut dire ce qu’on veut avec ce genre de trucs. Selon les colonnes que je vais choisir de mettre en données, séries et discriminants, je peux tenir plein de discours différents.
Il faudrait vraiment que tout le monde comprenne ça : les chiffres, graphiques, pourcentages, ne font qu’illustrer quelque chose que l’on a envie de dire, ils ne déterminent pas ce que l’on va penser. On pense d’abord, avec nos envies, et on fait les chiffres après pour faire passer nos envies pour de la science. C’est une donnée tellement fondamentale du monde contemporain.
Les scientifiques d’ailleurs ne font pas autre chose. Je vous le dis franchement : je n’aime pas les scientifiques, enfin les faux, ceux qui en ont le titre et les budgets. J’y reviendrai sans doute.




Commentaires
1. dimanche 5 juillet 2009 à 22:08, par aboli
2. lundi 6 juillet 2009 à 07:29, par vfwh :: http://www.vfwh.fr
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