A l’appui de mon propos précédent, ces jours-ci sont intéressants. Nous sommes en pleine phase d’analyse de données historiques sur la production de trois pays chez J&M. Nous avons donc trois espèces de bases de données avec diverses informations, comme par exemple les coûts de différentes phases des processus de production, le type de produit, le chiffre d’affaires, le type de workflow mis en œuvre.
Je dois donc, à partir de ces informations, essayer d’en extraire du sens, identifier les éléments qui semblent influer sur la performance de la production. Je fais donc des analyses de corrélation entre différentes informations, ainsi que des tableaux croisés dynamiques dont je tire un certain nombre de graphiques sensés nous montrer les leviers de performance, ou les situations typiques de non-performance.
Réunion à Budapest, donc par exemple, où je présente un certain nombre de résultats. Nous constatons, par exemple, que parmi les produits les plus performants, il y en a beaucoup qui ont des coûts de conception faibles. Mazette. Comment se fait-il donc que les produits qui, semble-t-il, créent moins de valeur soient plus performants ? Adriaan ne manque pas de le signaler. Pourquoi payer des concepteurs et des chefs de produit, si les produits faisant appel à eux de façon importante sont moins performants ?
Conclusion : on peut peut-être engager une réflexion pour réduire la part de création dans les produits !
Si je ne m’étais pas battu pour inclure dans les données la notion de savoir si les produits réutilisent des éléments déjà existant ou pas, ou s’ils utilisent de la matière première non-transformée, en tous cas, on aurait pu tirer ces conclusions. Mais, heureusement, je me suis battu. Mais j’ai failli perdre. Car en effet, les produits les plus financièrement performants sont ceux qui réutilisent des éléments créés pour d’autres produits qui, eux, montrent une performance plus faible puisqu’ils intègrent ces coûts de création dans leur résultat.
Si j’ai du me battre pour inclure ces données, c’est justement car Adriaan ne voulait pas que l’on puisse tirer certaines conclusions des données, il oriente le choix des données pour soutenir les conclusions qu’il a déjà envie de tirer. L bataille a donc lieu sur les données à utiliser, pas sur leur interprétation.
Le choix des données que l’on mesure détermine les conclusions que l’on pourra en tirer. Ceci vaut pour tout type d’analyse basée sur la mise en chiffres de situations réelles. Les sondages, les études scientifiques. La science, dont on vante tant les mérites de rationalité et d’objectivité pour tirer ses conclusions, fonctionne exactement de la même manière. Toute vérité scientifique n’est que partielle, puisqu’on ne sait pas mesurer entièrement l’univers. On fait des hypothèses, on élabore des modèles simples, dont on exclut certaines données plus ou moins rationnellement ou honnêtement afin de créer des conditions analysables, et on mesure ce que l’on a décidé de mesurer. Il y a mille et une manières de coordonner la formulation de l’hypothèse (qu’est ce qu’on a décidé de trouver) et l’organisation des mesures et des protocoles (où est-ce qu’on choisit de regarder – donc quelles informations on choisit d’ignorer). La science, qui a réussi à se forger cette réputation d’objectivité, dépend donc, au fond, uniquement de l’honnêteté intellectuelle des scientifiques. Le mythe scientiste veut que c’est la publication des résultats et la critique de tous les autres scientifiques du monde, présumés majoritairement honnêtes et désintéressés, qui saura séparer le bon grain de l’ivraie, le résultat objectif du résultat biaisé.
On voit donc bien que la phase consistant à appliquer un protocole, collecter des informations et les mesurer est un aspect au fond mineur de la science.
C’est la partie protocolaire, et elle n’est qu’une validation technique :
1- a-t-il fait des erreurs ? Pour cette part, on fait a priori confiance aux équipes pour ne pas en avoir fait, car sinon il faut recommencer l’expérience soi-même et ça, ça ne peut se faire qu’après publication.
2- les suites d’opérations décrites pour collecter les informations sont-elles effectivement de nature à fournir les informations recherchées.
Le reste, c’est à dire le sens de l’expérience, les vérités qu’elle produit, ne dépendent, elles, que de deux choses :
1- les hypothèses que les scientifiques savent imaginer,
2- la volonté des autres de les remettre en question.
C’est là que le mythe scientiste achoppe. Car la communauté des scientifiques professionnels n’est pas désintéressée. Elle dépend de l’obtention de certains budgets pour prouver certaines choses. Lorsque l’on demande un budget pour des recherches, on doit résumer ce que l’on espère trouver. Or ces budgets sont alloués par des institutions soit politiques, soit commerciales, qui ont un intérêt ou pas à trouver tel ou tel résultat.
Aujourd’hui, il est évident que les intérêts portent vers une approche résolument réductionniste du monde. Les labos pharmaceutiques n’ont d’autre intérêt que de trouver telle ou telle molécule qui influe sur tel ou tel symptôme, de façon à pouvoir commercialiser un médicament. Les institutions qui financent la recherche économique ont un intérêt manifeste à prouver que le marché ouvert a des vertus dans tous les domaines.
La folie génétique et libérale du moment, que les médias s’empressent de justifier par la publication régulière de la découverte du gène de l’alcoolisme ou du tabagisme, de la création de richesse par le marché, etc., en est un effet Or, d’une part ce qui n’est pas mesurable (et c’est, ne l’oublions pas, la majorité de l’univers, ce qui nous indique que la majorité de la vérité n’est pas scientifique) est présumé inexistant, d’autre part ce qui pourrait mesurer le contraire de ce que la doxa du moment considère comme la vérité n’est pas financé.
La démarche scientifique est un outil à la disposition de l’esprit pour réfléchir au monde, mais le monde ne s’explique pas par l’activité scientifique. De manière encore plus nette, les individus pratiquant une activité scientifique n’ont aucune vérité à nous enseigner, en tous cas en tant que tels. La vérité, c’est à « nous » de la produire, pas à « eux ». Ils sont des techniciens à notre service, pas des producteurs de sens. Or ils sont aujourd’hui considérés comme les seuls producteurs de vérité. Le soi-disant sécularisme de notre monde contemporain est une fable. Le scientisme est une religion d’intellectuels, comme Dieu et ses diverses productions littéraires est la religion des analphabètes.
Dur constat.




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