Dure semaine. Hermann qui se plaint du manque de profondeur de notre travail de la semaine dernière, qui écrit un mail à Adriaan en lui disant que si c’est comme ça y’a qu’à nous retirer du projet et tout faire eux-mêmes. Ce petit autrichien électrique, qui a réussi à prendre une place démesurée dans ce groupe, il ne se sent plus.

La grosse tête nous guette tous et je serais le dernier à lui jeter a pierre. Ma tête à moi est bien volumineuse, il faut le dire. Entre lui et moi il y a parfois des sourires dans les réunions où nous travaillons ensemble. Nous nous reconnaissons comme les deux imposteurs que nous sommes, j’en suis convaincu.

Une discussion séminale que j’eus avec lui l’an dernier me reste en mémoire. Nous parlions de ces activités d’optimisation que nous faisons, de ce travail sérieux, aux conséquences malgré tout assez importantes, faisant intervenir des budgets non-négligeables. Certains dans la réunion étaient sur la défensive, l’atmosphère était un peu tendue. Pendant un break nous discutions avec Hermann du sens de tout ça, un peu retenus. C’était une des premières discussions informelles que nous avions. C’est un jeu, m’a-t-il dit. Juste un grand jeu.

La semaine dernière, pendant qu’il pérorait sur son process, je le regardais en souriant, j’accrochai son regard et il me sourit en continuant de parler et en me regardant. Un jeu, oui.

Et la semaine suivante, il se plaint de notre travail et dit qu’ils feraient aussi bien de se passer de nous. Un jeu, certes, mais sans règles. Ce moment de sourire dans ce workshop lui a rappelé que je connaissais aussi ce jeu. Or, s’il n’est plus le seul à savoir que c’est un jeu, il n’a plus toutes les cartes en mains. Il a peut-être eu vent de cette réunion que j’ai eue avec le big boss du groupe où j’essayais d’expliquer que le modèle autrichien, sur lequel Hermann joue sa carrière, était surfait et qu’il fallait le prendre avec un peu de recul, ne pas prendre pour argent comptant tout ce qu’Hermann racontait, ni penser que ce modèle était la panacée. Un jeu, oui. Pas de règles. Je lui souris et en même temps j’explique à son big boss, celui qui a tout le pouvoir, qu’il faut faire attention à Hermann.

Il me sourit, puis il explique à celui qui signe mes contrats qu’ils s’en sortiraient aussi bien sans moi.

Un jeu, oui. S’il gagne, je perds, si je gagne, il perd.

Mais les enjeux vont au-delà.

J’ai mis ce journal en ligne il y a peu. C’est un risque qui me semble énorme, qui l’est sans doute moins que je l’imagine, mais ça me donne un frisson. Il n’est après tout que justice que, mettant les emplois de gens que je ne connais pas en danger, je mette le mien aussi un peu en danger. Il est évident que si mes employeurs ou mes clients faisaient le lien entre ce journal et moi, je perdrais la confiance qu’ils mettent en moi et par conséquent mon job. Quel soulagement ce serait. Moi qui n’ose pas, n’arrive pas, à trancher dans ma vénalité et abandonner cette peau de requin dans laquelle je me trouve, à trouver l’os de mon âme.

C’est un lâcher-prise dont les conséquences m’échappent. Je suis le bébé, assis par terre dans un coin de la cuisine et je viens de trouver l’éplucheur de patates.

Alors j’épluche.

Je suis troublé. Je sens l’échec qui se profile. Je connais bien l’échec, c’est un ami à moi. Chécounet. Parmi tous les clichés qui peuplent notre culture, il y en a deux que je trouve particulièrement porteurs de sens profond : le premier, c’est que l’enfer est pavé de bonnes intentions. J’y reviendrai sans doute ici. Le second, c’est que c’est par l’échec que l’on avance. L’échec a beaucoup de vertus. Il me révèle une volonté, il me met dans la gueule, il m’étouffe avec les saloperies qui hantent mon psyché. Il me dit arrête ! Il me dit tu es mort ! Game over ! Mais en attendant j’aurai peut-être claqué au spéco, ou je vais claquer à la loterie. Au pire je remets 100 balles, qu’est-ce que ça peut foutre. Et ce coup-là je tiendrai le multi-ball 5 minutes, avec un peu de chance y’aura Je Marche Seul sur Chérie FM.

L’échec vient conclure, il n’arrive pas de l’extérieur, personne ne me veut du mal, il vient de moi, de là où la nuit de mes rêves rencontre ma mère, mon père, mon prof de gym de primaire, la salope que j’aimais et qui me méprisais justement à cause de ça, les enculés qui me piquaient mon goûter. Il précise le malaise, le mène au bout.

Il m’en débarrasse, je suis un imposteur et l’échec fait de moi un homme.

Bref, je le sens qui arrive. Le mail de Hermann à Adriaan, même s’il avait déjà fait le même l’an dernier, est l’éclaireur. Il faut que je sois à l’affût, que je fasse attention, si ça continue je vais me mettre dedans tout seul.

Je suis à une croisée de chemins. J’ai un taf monstrueux en ce moment, plus de projets que je ne peux en gérer. Je suis en train de recruter, et soit j’arrive à recruter des gens plus doués que moi, soit je vais échouer.

C’est la première fois que j’ai besoin de quelqu’un de plus doué de moi pour réussir. J’ai un pote aux US que j’aimerais bien embaucher, qu’il prenne en charge des trucs que je suis seul capable de prendre en charge aujourd’hui. Mon client principal vient de lancer un projet pour lequel il compte sur moi pour le faire aboutir. Quelques millions de coûts sont en jeu, ainsi que les choix fondamentaux qu’ils vont faire pour leur business pour les années à venir. Je suis dépassé. J’ai peur d’être exposé enfin, que cette image du gars qui maîtrise n’explose en vol, façon puzzle.

J’attends en ce moment, presque tétanisé, le bonus qu’on va me donner cette année. Si j’ai moins de 10 000 euros, j’estimerai que je me suis fait rouler dans la farine.

Car plus ça va, plus cette douleur coûte cher.